Cabinet Sophro Psy - Rachel Huber, Sophrologue et Psychopraticienne à Cap d'Ail.

Un récit déjà commencé

Nous arrivons au monde dans une histoire qui a commencé avant nous. Des liens se sont noués. Des séparations ont eu lieu. Des deuils ont été traversés, parfois élaborés, parfois tus. Des valeurs, des peurs, des manières d’aimer et de se protéger ont circulé d’une génération à l’autre.

Les premières pages de notre récit intérieur portent ainsi l’empreinte de ceux qui nous ont précédés. Cette empreinte n’écrit cependant pas notre destinée. Un héritage psychique ne constitue ni une condamnation, ni une explication toute faite de ce que nous vivons.

Relier psychogénéalogie et inconscient collectif demande donc de la prudence. Ces deux notions n’appartiennent pas au même champ théorique. La psychogénéalogie s’intéresse aux histoires familiales et aux transmissions entre les générations. L’inconscient collectif, dans la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, désigne un niveau plus profond et impersonnel de la psyché, organisé par des formes archétypiques communes à l’humanité.

Leur rapprochement peut néanmoins devenir fécond, à condition de ne pas confondre histoire familiale, hypothèse clinique et vérité démontrée.

1. La psychogénéalogie, une lecture de l’histoire familiale

Le terme de psychogénéalogie a notamment été popularisé par Anne Ancelin Schützenberger dans Aïe, mes aïeux !. Son travail a contribué à faire connaître le génosociogramme, représentation de l’arbre familial enrichie d’événements significatifs, de liens affectifs, de ruptures, de répétitions ou de silences.

Dans cet article, je n’emploie pas la psychogénéalogie comme une méthode permettant de découvrir une cause cachée derrière chaque symptôme. Je la considère comme un support d’exploration. Elle permet d’interroger la manière dont une personne se représente sa lignée, les récits qu’elle a reçus, les places qui lui ont été attribuées et les fidélités qu’elle éprouve.

Une date répétée, un prénom transmis ou une ressemblance de parcours peuvent retenir l’attention. Ils ne constituent toutefois pas, à eux seuls, la preuve d’une transmission inconsciente. Leur importance dépend de ce qu’ils mobilisent psychiquement chez la personne, dans son histoire actuelle et dans la relation psychothérapeutique.

La psychogénéalogie devient alors une manière d’ouvrir des questions, non de fabriquer des certitudes.

2. Distinguer transmission intergénérationnelle et transgénérationnelle

La transmission familiale ne se réduit pas aux secrets ou aux traumatismes. Une famille transmet une langue, des gestes, des valeurs, des récits, des savoir-faire, des interdits, des modèles d’identification et des manières d’entrer en relation.

La littérature psychanalytique distingue généralement deux modalités.

La transmission intergénérationnelle concerne ce qui passe entre des générations en relation directe. Elle peut être parlée, représentée et progressivement transformée. Un enfant reçoit une histoire, mais il ne la reçoit jamais passivement. Il se l’approprie, la réinterprète et la modifie.

La transmission transgénérationnelle désigne plutôt ce qui traverse plusieurs générations sans avoir suffisamment trouvé de représentation ou de transformation psychique. Elle peut concerner des deuils non élaborés, des traumatismes, des hontes, des exclusions ou des secrets dont les effets persistent, alors même que les événements ne sont plus directement connus.

Cette distinction est développée dans les travaux consacrés à la transmission intergénérationnelle et transgénérationnelle. Elle rappelle surtout que la transmission est un processus dynamique. Les descendants ne sont pas de simples dépositaires de la vie de leurs ancêtres. Ils participent à la transformation de ce qui leur est transmis, comme le souligne également cette étude sur la dimension active de la transmission.

3. Les non-dits et les secrets, entre réalité et construction psychique

Un secret de famille n’agit pas comme un objet mystérieux qui voyagerait intact d’une génération à l’autre. Ce qui se transmet peut être plus diffus.

Un silence modifie les relations. Une question interdite installe une limite. Une émotion sans explication crée un climat. L’enfant perçoit parfois qu’un sujet ne doit pas être abordé, sans savoir ce qu’il recouvre. Il compose alors avec des attitudes, des absences, des contradictions ou des affects dont la signification lui échappe.

Les travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok ont proposé les notions de crypte et de fantôme pour penser certains effets psychiques des secrets, des deuils impossibles et des paroles empêchées. Ces notions appartiennent à une élaboration psychanalytique. Elles ne doivent pas devenir des étiquettes posées mécaniquement sur toute difficulté familiale.

Il importe également de distinguer plusieurs niveaux :

  1. les faits historiquement établis ;
  2. les récits transmis par la famille ;
  3. les souvenirs individuels, toujours reconstruits ;
  4. les hypothèses formulées au cours du travail psychothérapeutique ;
  5. les images, les rêves et les associations qui expriment une réalité psychique sans nécessairement décrire une réalité historique.

Cette distinction évite de transformer une intuition en certitude ou d’attribuer à un ancêtre la cause directe d’une souffrance actuelle.

4. Quand le corps participe à l’histoire

Le corps participe à notre manière de vivre les événements, les relations et les conflits. Une émotion peut modifier la respiration, le tonus, le sommeil, l’appétit ou la perception de la douleur. Une période de stress durable peut également avoir un retentissement corporel important.

Cela ne signifie pas qu’un symptôme serait automatiquement le langage d’un secret familial. Une douleur, une fatigue ou un trouble fonctionnel ne prouvent pas l’existence d’une transmission transgénérationnelle. Ils ne doivent pas davantage être réduits à une origine psychologique.

Toute manifestation nouvelle, persistante ou préoccupante appelle une évaluation médicale. Le travail psychothérapeutique intervient à un autre niveau. Il peut explorer la manière dont une personne éprouve son corps, les circonstances dans lesquelles les manifestations apparaissent ou s’intensifient, les affects qui les accompagnent et la place qu’elles occupent dans son histoire.

C’est dans cet esprit que s’inscrit la psychothérapie psychosomatique. Elle cherche à mettre en relation sensations corporelles, affects, événements de vie et capacités d’élaboration, sans imposer une signification au symptôme.

Le corps n’est donc ni un livre qu’il suffirait de décoder, ni un simple exécutant de la psyché. Il appartient à l’unité vivante et singulière de la personne.

5. Subjectiver l’héritage, plutôt que le subir

Le cœur du travail ne consiste pas à identifier un ancêtre responsable. Il consiste à reconnaître ce qui agit aujourd’hui et à construire une position plus personnelle à son égard.

Subjectiver, c’est pouvoir dire : « Cette histoire m’a précédé, elle m’a influencé, mais elle ne me définit pas entièrement. »

Ce mouvement peut conduire à repérer une place familiale, une injonction ou une fidélité implicite. Il peut permettre de reconnaître qu’une peur ancienne continue d’organiser certaines décisions. Il peut également révéler qu’un récit familial a été intériorisé comme une vérité personnelle.

Le travail de subjectivation comporte plusieurs temps :

  1. reconnaître ce qui se répète ou demeure difficile à penser ;
  2. distinguer les faits, les interprétations et les éprouvés ;
  3. mettre en mots les affects jusque-là confus ;
  4. comprendre la fonction protectrice qu’a pu avoir une attitude ;
  5. élaborer une manière plus personnelle d’habiter son histoire.

La liberté psychique ne suppose pas de rompre avec toute appartenance. Elle permet de transformer une fidélité inconsciente en lien choisi.

La lignée cesse alors d’être une autorité silencieuse. Elle devient une histoire que le sujet peut reconnaître, interroger et transmettre autrement.

6. Psychogénéalogie et inconscient collectif : deux profondeurs à ne pas confondre

La psychologie analytique de Carl Gustav Jung distingue l’inconscient personnel et l’inconscient collectif.

L’inconscient personnel comprend notamment des expériences oubliées, refoulées ou demeurées en marge de la conscience. Il contient également les complexes, c’est-à-dire des ensembles de représentations et d’affects organisés autour d’une tonalité émotionnelle particulière.

Une histoire familiale peut contribuer à la formation ou à la constellation d’un complexe. Une relation parentale, une place dans la fratrie ou un climat affectif peuvent, par exemple, participer à l’organisation d’un complexe d’abandon, d’infériorité ou de pouvoir. Il serait cependant imprécis d’affirmer qu’un complexe se transmettrait intact comme un objet psychique.

L’inconscient collectif désigne autre chose. Il ne correspond ni à la mémoire d’une famille, ni à une réserve de souvenirs ancestraux. Il renvoie, chez Jung, à des structures psychiques universelles dont les manifestations apparaissent dans les mythes, les rêves, les religions, les contes et les productions symboliques.

Les archétypes ne sont donc pas des images toutes faites dont nous hériterions. Ils sont plutôt des formes organisatrices, des possibilités de représentation. La mère, l’enfant, l’ombre, le héros ou le vieux sage prennent des visages différents selon l’époque, la culture et l’histoire singulière de chaque personne. La Société française de psychologie analytique présente cette distinction dans son texte sur les archétypes de l’inconscient collectif.

Le rapprochement entre psychogénéalogie et inconscient collectif peut alors être formulé avec précision. L’histoire familiale fournit les personnages, les événements, les affects et les récits particuliers. Les structures archétypiques donnent à certaines expériences une portée humaine plus vaste.

La figure d’une mère réelle appartient à l’histoire personnelle. L’archétype maternel excède cette personne réelle. Confondre les deux conduirait soit à réduire l’archétype à la biographie, soit à effacer la réalité concrète de la relation vécue.

7. Dans la relation psychothérapeutique, passer de l’enquête à l’élaboration

Le travail psychothérapeutique ne ressemble pas à une enquête policière menée contre la famille. Il ne cherche pas nécessairement un secret initial qui expliquerait tout.

Il ouvre un espace dans lequel les récits, les silences, les émotions, les sensations corporelles, les rêves et les répétitions peuvent être entendus ensemble. La présence du psychopraticien permet que ces éléments ne soient ni interprétés trop vite, ni laissés dans une confusion sans forme.

Un arbre généalogique peut être dessiné. Des événements peuvent être situés. Certaines coïncidences peuvent être remarquées. Mais leur valeur dépendra toujours des associations de la personne et de ce qui se construit dans la séance.

Le rêve occupe ici une place particulière. Il peut faire apparaître une maison familiale, un disparu, une enfant, une forêt ou un animal. Ces images ne livrent pas un message immédiatement traduisible. Elles demandent à être accueillies dans leur contexte, mises en relation avec la vie actuelle et amplifiées sans être enfermées dans un dictionnaire symbolique.

Le travail psychothérapeutique soutient ainsi plusieurs différenciations :

  1. ce qui appartient à l’histoire familiale ;
  2. ce qui relève du vécu personnel ;
  3. ce qui se rejoue dans les relations actuelles ;
  4. ce qui ouvre vers une dimension symbolique plus collective ;
  5. ce qui peut désormais être choisi, transformé ou transmis autrement.

Conclusion. Lire sa lignée sans lui abandonner son avenir

La psychogénéalogie ouvre une première question : qu’ai-je reçu de celles et ceux qui m’ont précédé ?

La psychologie jungienne en ouvre une autre : quelles dimensions plus universelles de l’expérience humaine s’expriment à travers mon histoire singulière ?

Relier psychogénéalogie et inconscient collectif ne revient donc pas à chercher dans la lignée la cause de tout ce qui nous arrive. Il s’agit plutôt d’écouter plusieurs profondeurs sans les confondre.

L’histoire familiale nous inscrit dans une continuité. Les complexes montrent comment cette histoire s’est organisée dans la psyché personnelle. Les archétypes ouvrent cette expérience vers des motifs humains plus vastes. La subjectivation et l’individuation permettent enfin de ne pas demeurer prisonnier de ce qui a été reçu.

Lire sa lignée, c’est reconnaître le sol sur lequel nous avons grandi, afin de choisir plus consciemment la direction de nos pas.

Bibliographie

Voir les références bibliographiques
  • Abraham, Nicolas et Torok, Maria, L’Écorce et le noyau, Paris, Aubier-Flammarion, 1978 ; rééditions chez Flammarion.
  • Ancelin Schützenberger, Anne, Aïe, mes aïeux ! Liens transgénérationnels, secrets de famille, syndrome d’anniversaire, transmission des traumatismes et pratique du génosociogramme, Paris, Desclée de Brouwer, édition revue et augmentée, 2009.
  • Jung, Carl Gustav, Aïon. Études sur la phénoménologie du Soi, traduction d’Étienne Perrot et Marie-Martine Louzier-Sahler, Paris, Albin Michel.
  • Jung, Carl Gustav, Les Racines de la conscience. Études sur l’archétype, Paris, Buchet-Chastel.
  • Jung, Carl Gustav, Présent et avenir, traduction de Roland Cahen, avec la collaboration de René et Françoise Baumann, Paris, Buchet-Chastel.
  • Kaës, René, Faimberg, Haydée, Enriquez, Micheline et Baranes, Jean-José, sous la direction de, Transmission de la vie psychique entre générations, Paris, Dunod, 1993.
  • Huber, Rachel, Le processus de subjectivation en psychothérapie, mémoire de fin d’études, CERFPA, soutenu en janvier 2013.

Portrait de Rachel Huber, psychopraticienne au Cabinet Sophro-Psy, en format circulaire pour signature de blog.
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