Cabinet Sophro Psy - Rachel Huber, Sophrologue et Psychopraticienne à Cap d'Ail.

Dans cet entretien publié sur l’Espace Francophone Jungien, j’ai eu la joie de recevoir Jean-François Alizon, théologien protestant et musicien, professeur de flûte au Conservatoire de Strasbourg et concertiste. Passionné par l’œuvre de Carl Gustav Jung depuis les années 1980, il a consacré de nombreuses années à l’étude approfondie de ses écrits, et a présidé l’association jungienne de Strasbourg entre 2012 et 2015.

Ensemble, nous avons exploré une figure aussi méconnue que fascinante : Opicino de Canistris, prêtre et cartographe italien du XIVᵉ siècle, auteur de manuscrits singuliers où se mêlent visions mystiques, cartographies du corps et symbolisme médiéval.

Ces manuscrits ont retenu l’attention de Jung, qui en a commenté les images lors d’un séminaire à Eranos en 1943. Il y voyait l’expression d’un conflit psychique demeuré sans résolution. Jean-François Alizon revient sur cette interprétation et la discute à partir des écrits et des rêves du clerc. Il avance l’hypothèse que le travail de dessin et d’écriture ait participé à un remaniement psychique après la crise traversée en 1334.

La divergence entre ces deux lectures invite à interroger le rôle de la symbolisation dans l’évolution psychique d’un sujet.

Opicino de Canistris : le corps comme carte de l’âme

Né en 1296 dans la région de Pavie, Opicino de Canistris devient prêtre, puis scribe à la cour pontificale d’Avignon. En 1334, il traverse une grave crise qui affecte notamment l’usage de sa main droite. Dans les années qui suivent, il réalise des manuscrits où se mêlent écriture autobiographique, figures religieuses et dessins cartographiques. Deux ensembles majeurs sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque apostolique vaticane.

Ses cartes font surgir des corps à partir des contours de l’Europe, de l’Afrique et de la Méditerranée. La géographie devient le support d’une représentation où se croisent son histoire personnelle, ses préoccupations religieuses et les savoirs cartographiques de son époque. L’étrangeté de ces compositions a suscité des interprétations psychopathologiques, tandis que des historiens de l’art en soulignent la cohérence allégorique et les procédés graphiques.

Ces manuscrits permettent ainsi d’interroger la place que le dessin et l’écriture ont pu prendre dans l’élaboration d’une crise dont le sens et l’évolution demeurent discutés.

Échos avec le Livre Rouge de Jung

Le rapprochement avec le Livre Rouge est l’un des fils de cet entretien. Jean-François Alizon compare la manière dont Opicino et Jung donnent forme, par l’écriture et l’image, à des expériences intérieures difficiles à élaborer. À partir de 1913, Jung consigne des dialogues et des scènes imaginatives dans ses Cahiers noirs, avant de les reprendre dans le Livre Rouge. Plusieurs siècles auparavant, Opicino compose des figures où s’entrecroisent cartes géographiques, représentations humaines et annotations religieuses.

Pour Alizon, les figures qu’Opicino inscrit dans des formes géométriques, puis accompagne de commentaires, témoignent d’un effort pour contenir et élaborer les images qui le traversent. Ce rapprochement éclaire son hypothèse d’un remaniement psychique à travers le dessin et l’écriture. Il reste cependant nécessaire de distinguer les expériences des deux hommes : leurs contextes, leurs démarches et les significations qu’ils donnent à leurs images ne sont pas identiques.

Quand l’image devient symbole

Une image ne devient pas un symbole du seul fait qu’elle surgit ou qu’elle est dessinée.

Dans la perspective jungienne, sa portée symbolique tient à la possibilité qu’elle exprime une réalité psychique encore insuffisamment consciente et ouvre un travail d’élaboration.

C’est dans ce sens que Jean-François Alizon examine les manuscrits d’Opicino : les figures inscrites dans des formes géométriques, les annotations qui les accompagnent et la place accordée aux rêves lui paraissent témoigner d’un effort pour contenir et donner sens à des conflits psychiques. Cette lecture permet de discuter la conclusion pessimiste de Jung, sans établir que la production graphique ait, à elle seule, entraîné une guérison.

Un guide dans le labyrinthe imaginal

La lecture proposée par Jean-François Alizon est précieuse : à la fois érudite et sensible, elle nous guide dans ce labyrinthe imaginal. Théologien et musicien, il sait reconnaître dans ces manuscrits l’alliance du spirituel et de l’artistique.

Ce qui retient particulièrement l’attention dans sa lecture est la place donnée à la Vierge Marie. Alizon fait l’hypothèse que cette figure, présente dans les rêves et les dessins d’Opicino, lui a offert un appui psychique au cours de sa crise. Il interroge ainsi les rapports entre les conflits vécus au sein de l’institution ecclésiale et les ressources symboliques puisées dans cette même tradition religieuse.

Cette interprétation ouvre une question qui conserve toute son actualité : comment un sujet peut-il retrouver, au sein même des représentations engagées dans ses conflits, des ressources pour les élaborer ? L’expérience d’Opicino nous invite à y réfléchir, en tenant compte de la singularité de son histoire et du contexte religieux dans lequel elle s’inscrit.

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Dans cet entretien, Jean-François Alizon développe les arguments qui le conduisent à discuter l’interprétation de Jung. Il revient notamment sur les rêves d’Opicino, ses productions graphiques et la place des représentations religieuses dans son évolution psychique.

Pour approfondir cette réflexion, retrouvez l’intégralité de notre échange sur Espace Francophone Jungien.

Pour découvrir une autre lecture de Jean-François Alizon, consacrée cette fois à l’opéra de Wagner, retrouvez également Parsifal : une dramaturgie de l’individuation.

Bibliographie

Voir les références bibliographiques

  • Alizon, Jean-François (2017). « À propos d’Opicino de Canestris et d’un séminaire inconnu de C. G. Jung », Cahiers jungiens de psychanalyse, n° 146. DOI : 10.3917/cjung.146.0109.
  • Jung, Carl Gustav (2015). The Solar Myths and Opicinus de Canistris: Notes of the Seminar Given at Eranos in 1943, édition établie par Riccardo Bernardini, Gian Piero Quaglino et Augusto Romano, Daimon Verlag.
  • Piron, Sylvain (2015). Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, Bruxelles, Zones sensibles.
  • Jung, Carl Gustav (2011). Le Livre rouge. Liber Novus, édition établie, introduite et annotée par Sonu Shamdasani, Paris, L’Iconoclaste / La Compagnie du Livre Rouge.
  • Whittington, Karl (2012). « Experimenting with Opicinus de Canistris (1296–ca. 1354) », Gesta, vol. 51, n° 2. DOI : 10.1086/670677.

Portrait de Rachel Huber, psychopraticienne au Cabinet Sophro-Psy, en format circulaire pour signature de blog.
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