Enluminure médiévale, issue du Codex de Geras (XIIe siècle)- représentation magistrale du Tétramorphe.
L'émergence de la pensée d'Annick de Souzenelle au sein du paysage intellectuel et spirituel contemporain marque une rupture épistémologique majeure avec les conceptions dualistes de l'être humain. Son œuvre, qui se déploie sur plus d'un demi-siècle, propose une synthèse audacieuse entre l'exégèse hébraïque traditionnelle, la dogmatique orthodoxe et les avancées de la psychologie des profondeurs de Carl Gustav Jung. Au cœur de cette architecture conceptuelle réside une vision du corps humain comme un « livre de chair », un réceptacle symbolique où s'inscrivent les lois de l'être et les étapes de sa mutation vers le divin.
Cette étude se propose d'explorer les fondements de cette anthropologie, au regard du corpus jungien, tout en détaillant sa théorie des « animaux intérieurs » comme clef de voûte du processus d'individuation spirituelle.
Je suis entrée dans l’œuvre de de Souzenelle par le corps. Chez elle, l’anatomie sert de langue. Elle ordonne une lecture du vivant, où chaque forme devient indice, où la chair devient phrase, où chaque zone du corps appelle une interprétation symbolique. Le Symbolisme du corps humain affirme cette thèse fondatrice : l’humain porte en lui une architecture de sens. Elle parle, pour qui accepte de se laisser instruire par ses images.
Annick de Souzenelle (1922–2024) a construit une œuvre au carrefour des langues et des profondeurs. Elle vient du soin, elle était infirmière, de la précision, de ce réel qui oblige. Puis elle a laissé la clinique ouvrir un second plan : celui des images, des archétypes, des forces qui travaillent en dessous. La psychologie des profondeurs lui a donné des repères de discernement. Elle les a ensuite engagés dans une relecture symbolique de la Bible, comme on engage une vie. Dans ses entretiens, elle situe explicitement sa formation en nommant Adler puis Jung comme jalons structurants de son chemin.
Un repère l’aide à poser l’axe. Karlfried Graf Dürkheim distingue le corps que l’on a, Körper, et le corps que l’on est, Leib. Annick de Souzenelle s’appuie sur ce seuil pour installer une éthique de lecture du somatique : quitter le corps réduit à la fonction, entrer dans le corps comme expérience vécue, psychique, spirituelle. À partir de là, le texte cesse d’être commentaire. Il devient chemin.
Cette lecture du somatique s’adosse chez Annick de Souzenelle à une architecture plus vaste : l’Arbre de Vie des kabbalistes, l’Arbre des Sephiroth, dont le corps devient le miroir terrestre. Le vivant se laisse alors lire comme une géographie de conscience. Chaque zone anatomique correspond à une étape de l'évolution de la conscience. L'homme est ainsi appelé à intégrer la totalité des énergies créées, contenues en lui dès l'origine, pour atteindre à la « ressemblance » divine, un stade où l'individu est totalement unifié et informé par le Verbe.
Au niveau des pieds et des jambes se situe l’entrée dans le monde. Les pieds, avec leur forme de germe, figurent l’enfant chargé de promesses. Le même étage porte la marque de la vulnérabilité fondatrice : le pied gonflé d’Œdipe, le talon d’Achille. La marche devient alors une éducation du vivant. Elle conduit à la verticalisation. Elle prépare un passage, la “Porte des Hommes”, au niveau des hanches.
Ici se joue le Grand Œuvre, au niveau du tronc, de la poitrine et des bras. L’adulte devient guerrier de lui-même, adossé à ses reins, eux aussi figurés comme des germes, réserve d’énergies à conquérir et à orienter. Ce deuxième étage a la densité d’une forge. L’estomac, le foie, le cœur travaillent ensemble dans une économie de transformation : passions travaillées, ombre mise en conscience, amour rendu plus lucide. De Souzenelle décrit un mouvement d’épousailles successives, une rencontre intérieure entre le pôle de lumière (l’ombilic, ou Thabor) et le pôle de ténèbres (le cœur), tenue comme une tension féconde.
Au-delà de la “Porte des Dieux”, le cou, s’ouvre le triangle supérieur de la conscience. Les oreilles deviennent dernières promesses de l’homme, ouvrant à une écoute capable de recevoir la “totale information” du Verbe. À ce stade, écoute et parole se nouent. La création prend une autre forme : l’homme engendre par le Verbe autant que par le sexe. Le crâne, siège du cerveau et du cervelet, porte l’enjeu d’une unification finale. Les cheveux, tels des rayons, figurent une connexion aux racines célestes. L’être “informé” devient, dans cette perspective, l’Élohim annoncé, accomplissant sa vocation.
Dans ce cadre, la vie s’éclaire comme un processus de mutation. L’humain apparaît en devenir, appelé à passer d’une identité socio-psychologique héritée à une identité singulière, révélée par un Nom secret. Ce Nom ne s’obtient pas par accumulation. Il se découvre à l’issue d’un passage, quand le sujet se tient “de l’autre côté”, au-delà des formes qui l’ont porté.
La maladie devient alors information. Elle signale un blocage, un endroit où le processus s’est arrêté, où une énergie demeure enroulée, non intégrée. Guérir prend un sens précis : relier l’homme à lui-même, retrouver la direction là où elle s’est perdue. La souffrance s’inscrit souvent dans une résistance au mouvement de mutation, dans un attachement aux sécurités anciennes, dans une difficulté à consentir au désert intérieur. De Souzenelle inscrit cette lecture dans une vision plus large de l’époque : un cycle se clôt, des valeurs s’effondrent, une évolution considérable de l’humanité s’amorce, exigeant un retournement radical pour que l’être demeure vivant dans la traversée.
La mort s’inscrit dans la même logique : une étape de passage, un test de conscience. De Souzenelle formule l’idée avec force : « nous ne mourrons pas, nous mutons ». Mourir heureux revient alors à mourir conscient, dans le sentiment d’avoir travaillé la matière intérieure, d’avoir transmuté les animaux intérieurs en lumière. Cette perspective rejoint, par affinité, une ligne présente chez Jean-Yves Leloup, lorsqu’il évoque l’expérience de la mort clinique comme un éveil au Réel, un dévoilement de l’illusion des formes au profit d’une naissance à l’éternité.
La carte anatomique devient alors un seuil. Derrière l’organe, une écoute. Derrière l’écoute, le cœur.
Sa dimension mystique se reconnaît à son centre de gravité. Le cœur. Chez elle, il devient un organe de connaissance, le lieu d’un secret divin. Une oreille intérieure s’y forme, patiente, orientée, presque organique. Elle s’inscrit dans une veine philocalique, une mystique de la vigilance, où la vie spirituelle se vérifie à la manière dont l’être se transforme.
De là naît sa manière de lire. Une poétique de la Bible, au sens fort. La lettre garde sa densité, puis elle s’ouvre. Le texte cesse d’être un récit extérieur. Il devient un itinéraire. Elle cherche l’invisible derrière les mots, la loi de croissance sous la phrase, la métamorphose sous l’événement. Elle revient à l’hébreu, aux racines, aux structures qui portent l’expérience humaine. Elle traverse les images, elle laisse les symboles instruire la conscience. Elle lit la Bible à même le corps, comme une cartographie intérieure.
Cette visée se nomme théose. Une déification au sens orthodoxe, une vocation de transfiguration.
L’humain se découvre appelé à une naissance plus grande que lui, à l’accomplissement d’un germe divin. Cette perspective s’adosse à une théologie de l’Incarnation comprise comme dynamique de transformation. La psychologie sert ici un mouvement plus vaste qu’elle, une maturation intégrale, corps et âme.
Le qualificatif de mystique reçoit une double charge. Il désigne, pour certains, une tradition du cœur, structurée, exigeante, enracinée. Il sert aussi, chez ses détracteurs, à disqualifier une méthode jugée trop libre, parfois rangée sous l’étiquette “New Age”. Une phrase associée à son nom condense cette ligne de partage : quand les théologiens se disputent, les mystiques se rencontrent. Cette réception contrastée appartient à son destin. Elle signale une œuvre qui travaille les seuils, et qui dérange dès qu’elle touche juste.
La relation entre Annick de Souzenelle et la psychologie analytique de Carl Gustav Jung tient d’une filiation, et d’une confrontation critique. Elle y trouve des outils de descente, une grammaire des images, une science des mythes. Jung lui ouvre l’accès à une réalité intérieure longtemps tenue à distance, par une modernité trop sûre de sa raison, par un spirituel détaché du corps. De Souzenelle nomme cette profondeur comme une matrice d’eau, un espace labyrinthique où remuent des énergies sauvages, souvent animales. Son œuvre assume ce seuil. Elle y entre, et elle y travaille.
Chez l’un comme chez l’autre, la psyché individuelle s’enracine dans un fond plus vaste, collectif, peuplé d’images et de forces symboliques. Jung les nomme archétypes. De Souzenelle les reconnaît dans les rêves, les répétitions, les élans qui déplacent l’être. Ces images orientent. Elles travaillent l’ombre. Elles obligent la conscience à tenir, à regarder, à consentir.
De Souzenelle l’écrit dans une langue nuptiale, organique, intérieure :
Jung, lui, décrit la rencontre du conscient et de l’inconscient comme une conjonction, une opération de transformation, au terme de laquelle un individu plus entier advient. Deux lexiques, une même exigence. Une naissance.
Pour de Souzenelle, l’individuation décrit une traversée indispensable, et la théose, ce processus de divinisation de l'être humain, par lequel celui-ci est appelé à participer pleinement à la nature et à la vie de Dieu, en porte l’accomplissement. Quand l’individu se retourne vers son intériorité, il rejoint sa vraie personne, un lieu de silence, de conscience nue, de présence.
Ici s’ouvre sa nuance décisive : l’intégration psychique appelle une mutation spirituelle radicale. La psychologie prend place, puis elle s’inscrit dans un mouvement plus vaste, essentiel.
L’influence jungienne se lit avec netteté dans sa manière d’aborder l’ombre. L’ombre devient le réservoir des énergies inaccomplies, des forces en attente de forme et de lumière. Le mal, pensé à partir du mot hébreu Ra, reçoit chez elle un statut dynamique : un bien qui cherche son accomplissement, un potentiel encore non actualisé. Ce cadre ouvre une voie de croissance. Il ramène les zones sombres dans un travail de maturation, de transfiguration, de responsabilité.
La rupture la plus nette se joue sur la question du mal et sur la structure du divin. Dans Réponse à Job, Jung lit la figure de Satan comme un versant sombre de Dieu, et propose le passage d’une Trinité à une Quaternité, afin d’intégrer cette dimension. De Souzenelle s’y oppose avec vigueur. Elle y voit une confusion entre le Soi et une inflation du masculin. Elle situe l’origine du mal dans l’exil de l’homme, dans l’oubli de l’Alliance, dans la perte de l’orientation intérieure.
Sa lecture demeure christocentrée. La victoire sur le mal relève de la conscience et de l’amour. Satan apparaît chez elle comme le séparateur, le Diabolos, celui qui pousse à prendre la partie pour le tout, à s’enfermer dans l’idolâtrie des formes relatives. La guérison passe alors par une ouverture à l’archétype de la féminité, au sens d’interrelation et d’amour. Cette ouverture soutient une différenciation intérieure. Elle aide le sujet à se dégager de ses complexes de toute puissance.
Un point de méthode relie pourtant les deux œuvres, avec une cohérence profonde. Chez de Souzenelle, le symbole agit. Il forme. Il inscrit. Il transforme. Le symbole demande du temps, de la tenue, une endurance intérieure. Jung parle, lui aussi, du symbole vivant, de sa puissance opératoire, de sa lenteur féconde.
Pour de Souzenelle, celui qui connaît le secret de son cosmos intérieur connaît aussi la totalité de l’univers extérieur. Intérieur et extérieur ne font qu’un. Cette notion entre en résonance avec l’unus mundus jungien, l’intuition d’une unité de fond où psyché et monde cessent de s’ignorer. La transformation de soi engage une transformation du cosmos perçu.
Là se comprend la place des messagers. De Souzenelle parle d’un réel voilé, peuplé de figures intérieures. Jung, lui aussi, rencontre des présences psychiques autonomes et les traite comme des partenaires de travail, dès lors qu’elles élargissent la conscience.
De Souzenelle l’écrit au sujet des anges : « qu’il s’agisse d’une vision, d’une voix, d’un compagnon ou d’un adversaire, les Anges apparaissent […] comme des guides qui exaltent l’âme humaine et l’incitent à déployer ses ailes vers la beauté et la sagesse ».
Jung reconnaît la nécessité d’un dialogue avec ces figures, alliées ou ombrées, afin de rendre la relation intérieure plus consciente et plus responsable.
De Souzenelle formule enfin l’expérience de la dualité intérieure : « Je fais l’expérience de deux “je” : le petit, qui vit dans l’espace-temps extérieur, et le grand Moi, qui participe du Saint Nom, est l’Enfant divin dont je suis lourde. Il me donne accès à ce qu’il y a de plus secret en moi, aux archétypes divins qui fondent la création ».
Son Enfant divin rejoint, par une autre langue, l’archétype du Soi chez Jung. Un germe. Une naissance intérieure. Une totalité qui appelle.
C’est dans ce contexte que prend tout son relief la proposition la plus opératoire de de Souzenelle : les animaux intérieurs. Une manière de donner visage aux forces de l’ombre, et de rendre possible leur transformation.
| Axe | Chez Annick de Souzenelle | Chez Carl Gustav Jung | Point d’articulation | Enjeu pour le sujet |
|---|---|---|---|---|
| Finalité | Théose, accomplissement du Nom, mutation de l’être | Individuation, réalisation du Soi | Une totalité intérieure devient axe de vie | Passer de la dispersion à une direction intérieure |
| Le corps | Corps-livre, chair porteuse de sens, géographie spirituelle | Corps comme support symbolique, lieu d’inscription psychique | Le corps parle, il symbolise, il informe | Lire le symptôme comme message à élaborer |
| Inconscient | “Matrice” d’énergies à transfigurer, lecture biblique des profondeurs | Complexes, archétypes, dynamique compensatoire | Les profondeurs exigent une relation consciente | Sortir de l’agir, entrer dans l’élaboration |
| Symbole | Lettre, récit, organes, bestiaire, Arbre de Vie comme carte intérieure | Mythes, rêves, alchimie, images archétypiques | Le symbole transforme quand il est habité | Restaurer une vie imaginale féconde |
| Ombre | Énergies inaccomplies, passions à retourner vers la lumière | Ombre comme part refoulée à intégrer | L’ombre contient une réserve de vitalité | Intégrer sans se confondre, discerner sans fuir |
| Le mal | Séparation, exil, idolâtrie de la partie prise pour le tout | Problème du mal lié à l’image de Dieu, tension Trinité et Quaternité | Le mal oblige un travail de conscience | Éviter l’inflation, restaurer la responsabilité |
| Travail intérieur | Nommer, descendre, transmuter, “manducation” symbolique | Confronter, dialoguer, intégrer, imagination active | La conscience grandit au contact des figures | Devenir sujet de ses forces, ne plus être agi |
| Figures intérieures | Anges, adversaire, bestiaire biblique, pédagogie du Verbe | Figures autonomes, anima, ombre, guides intérieurs | Le psychisme se peuple, appelle une relation | Apprendre une éthique du dialogue intérieur |
| Monde et psyché | Intérieur et extérieur en correspondance, responsabilité spirituelle | Unus mundus, synchronicité, psyché et matière | L’unité devient expérience, pas slogan | Engager sa transformation, assumer ses effets |
Parmi les thèmes centraux de l’enseignement de de Souzenelle figure cette notion des animaux intérieurs. L’expression désigne les forces instinctives, émotionnelles et pulsionnelles qui habitent l’être humain, nos « démons intérieurs » en quelque sorte.
Plutôt que de les concevoir de manière abstraite, de Souzenelle s’appuie sur le langage biblique et la symbolique animale pour leur donner forme et sens. Ses « animaux intérieurs » apparaissent dans plusieurs contextes : l’exégèse des récits bibliques (Genèse, Job…), sa vision d’une anthropologie sacrée, ainsi que dans une perspective thérapeutique de transformation de soi.
Toujours, de Souzenelle insiste sur le lien de ces énergies avec le corps et l’inconscient, et sur la nécessité de les intégrer pour accéder au « septième jour » de l’accomplissement de l’être.
Ces animaux représentent des énergies puissantes et encore inaccomplies. Elles portent la vie. Elles peuvent aussi se retourner en passions destructrices lorsqu’elles restent sans forme et sans nom : orgueil, égoïsme, peur, emportement.
De Souzenelle décrit un humain « respiré de Dieu » qui demeure sans conscience propre tant qu’il reste confondu avec ses puissances. La force du Verbe se retourne alors contre soi, ou contre l’autre. L’alliance fondatrice s’oublie, et l’être régresse vers une inconscience animale.
Nommer l’animal, c’est l’identifier au moment où il surgit et décide. C’est reprendre la main sur l’énergie qu’il mobilise, afin qu’elle devienne information et lumière. Un exemple suffit pour donner chair à l’idée : le taureau peut exprimer la force de travail, et aussi l’appétit matériel quand il n’est pas intégré. À partir du nom, un travail devient possible.
Le concept des « animaux intérieurs » constitue l’une des propositions les plus originales de de Souzenelle. Il s’enracine dans sa lecture de la Genèse, au sixième jour, lorsque l’humain apparaît au milieu des animaux. Adam reçoit alors un acte décisif : nommer. De Souzenelle entend cette nomination comme un geste intérieur. Il touche les puissances qui habitent l’inconscient, et qui demandent un travail de conscience pour cesser d’agir à notre place.
De Souzenelle trouve le paradigme de ce travail intérieur dès les premières pages de la Bible. Dans Genèse 2,19-20, Adam reçoit la mission de nommer tous les animaux.
De Souzenelle y décèle un processus symbolique : « Dieu présente alors à Adam une somme d’animaux afin qu’il les nomme ; il s’agit bien sûr des animaux intérieurs à l’Homme ».
En d’autres termes, Adam, figure de l’humanité, est confronté aux multiples forces brutes tapies en lui et doit en prendre conscience en leur donnant un nom.
Annick de Souzenelle s’appuie sur un texte de Basile de Césarée ( IVe siècle) pour décrire cette tumultueuse ménagerie intérieure :
« C’est une foule immense de bêtes sauvages que tu portes en toi. La colère est un petit fauve quand elle aboie dans ton cœur… Quelle sorte de bête sauvage n’est pas en nous ? ».
Ainsi, colère, ruse, hypocrisie, vengeance, etc., sont comparées par le Père de l’Église à des animaux féroces, fauve qui gronde, ours des cavernes, scorpion, vipère, logés dans l’âme humaine.
Annick de Souzenelle aime à citer « cela hurle, ça mord, ça déchire à l’intérieur de nous », reprenant l’image d’une « horde sauvage » galopant dans les profondeurs de l’homme.
Le mythe édénique prend alors une signification actuelle : « L’histoire de la Genèse n’est pas celle d’un passé mais celle d’un présent qui nous concerne à chaque instant » rappelle-t-elle.
Il s’agit alors de nos « énergies animales intérieures », issues de notre fond primitif.
Elle les relie aux ḥayyot (חַיּוֹת), les « vivants », terme biblique qui traverse la langue de la Création, avec l’expression nephesh ḥayyah au cinquième jour (Gn 1,20) et au sixième jour (Gn 1,24), et qui désigne aussi les « êtres vivants » de la vision d’Ézéchiel (Ez 1,19), identifiés comme chérubins (Ez 10,20). Ces « vivants » symbolisent le potentiel d’énergies puissantes mis en l’homme, que celui-ci doit spiritualiser.
En effet, après avoir créé les animaux terrestres le sixième jour, Dieu « les présente à l’Adam, l’“Homme” que nous sommes, “pour voir comment il les appelle pour lui; et tout ce qu’il appelle pour lui […] devient son âme vivante et construit son Nom” (Gn 2,19) ».
De Souzenelle souligne ce détail du texte : ce qu’Adam nomme devient partie intégrante de son âme vivante et contribue à édifier son Nom véritable, c’est-à-dire son identité spirituelle accomplie. Ne pas nommer, à l’inverse, reviendrait à laisser ces forces agir à nos dépens.
L’Arche rassemble une pluralité d’animaux, et devient une image opératoire de l’intégration, du rassemblement du vivant intérieur, du passage à travers la tempête sans dissociation.
Cette figure s’articule directement à l’idée d’un “cosmos intérieur” à transformer, afin que l’action sur le monde extérieur prenne racine dans une mutation psychique réelle.
Mais que signifie concrètement nommer nos animaux intérieurs ? Pour Annick de Souzenelle, c’est d’abord prendre conscience de nos pulsions tapies, leur reconnaître une existence, au lieu de les refouler.
« A quoi bon nommer ces animaux intérieurs ? […] La nommer [cette peur], c’est déjà une façon de la prendre en main et de se donner la possibilité d’apprendre de cette peur » explique-t-elle en prenant l’exemple d’une peur viscérale.
En effet, nommer c’est déjà agir : dans la pensée biblique, donner un nom confère une certaine maîtrise. De Souzenelle rejoint ici un principe fondamental de la psychologie : mettre des mots sur l’émotion ou le trouble psychique est le début du pouvoir sur lui.
« Les nommer, c’est déjà avoir une certaine puissance sur eux », disait-elle ainsi d’après un témoignage. Au contraire, ne pas les nommer et les maintenir « en cage » par pure morale ou déni ne fait que prolonger leur règne destructeur.
Annick de Souzenelle insiste : on ne dépasse le stade “animal” de l’homme qu’en le traversant.
Notre humanité comporte une part « animale » (notre héritage du 5ème jour de la Création) et une vocation divine (notre création du 6ème jour à l’image de Dieu). Tant que l’homme n’a pas assumé et métamorphosé sa nature animale, il reste coincé au « sixième jour », inachevé, incapable de vivre pleinement son statut d’image de Dieu.
C’est pourquoi « si nous voulons dépasser le monde animal, il faut d’abord le traverser, en se confrontant à ce qui semble des monstres intérieurs ». Ces monstres intérieurs, qui nous effraient (colères incontrôlées, peurs paniques, instincts possessifs, etc.), sont paradoxalement le matériau de notre croissance spirituelle.
De Souzenelle parle d’un « retournement radical » : il s’agit de descendre en soi, d’aller vers son intériorité la plus obscure pour la muter en lumière.
Elle note à ce propos que, dans l’hébreu de Gn 2,17, l’idiome מוֹת תָּמוּת (mot tamut) se traduit classiquement par « tu mourras certainement ». De Souzenelle l’entend comme une annonce de mutation intérieure. Elle formule ainsi l’enjeu du passage en termes de bascule d’état : « tu muteras ».
Toute faute ou chute peut ainsi devenir une occasion de mutation intérieure plutôt que de condamnation.
Comment, pratiquement, opérer ce travail d’intégration de nos énergies animales ? De Souzenelle utilise la métaphore d’une alchimie spirituelle ou d’un baptême de feu.
Elle explique qu’il ne sert à rien de simplement réprimer ces « bêtes sauvages » par des interdits moraux : « ce n’est pas en essayant de les retenir derrière les grilles des interdits qu’elles cesseront de ruiner nos terres […]. On ne parviendra à les dompter qu’en les nommant, en les saisissant pour les faire se retourner vers la lumière, et en intégrant en nous leurs énergies ».
Autrement dit, il faut aller vers elles, les affronter en pleine conscience, afin de transformer leur puissance brute en force utile et éclairée.
Annick de Souzenelle parle d’une véritable transmutation de ces énergies : « les faire se retourner vers la lumière ».
De Souzenelle décrit ce travail avec une métaphore organique : manducation, digestion, intégration. Une énergie intérieure se traite comme un aliment. Elle se mâche, elle se traverse, elle se transforme. Elle devient force et connaissance.
Quand l’humain ne “mange” pas ses animaux, ils le mangent. Ils dévorent de l’intérieur par l’anxiété, la colère, l’abattement. Le combat devient divino-humain : vigilance et nomination du côté de l’homme, mutation profonde du côté de Dieu. L’être descend vers sa terre des profondeurs, ce féminin voilé où la puissance crie, pique, déchire, et où un autre ordre peut naître.
Cette conversion intérieure est un travail conjoint de l’homme et de Dieu, un « faire divino-humain » où l’être descend dans son propre « enfer » pour y rencontrer la grâce.
Elle évoque ici la « matrice de feu », cette étape cruciale où l’âme est purifiée et transformée par le feu de l’Esprit. C’est le sens du « baptême de feu » dont parle l’Évangile : brûler l’ivraie intérieure pour en libérer le bon grain.
Dans les écrits de de Souzenelle, on trouve de nombreuses figures animales symbolisant ces forces à métamorphoser. Par exemple, dans Job sur le chemin de la lumière (1994), elle relit le parcours du juste Job comme une descente aux enfers suivie d’une intégration des puissances inconscientes.
Après avoir perdu tous ses biens et testé sa foi, Job parvient au point où « il peut affronter ses animaux intérieurs, symboliques eux aussi, puis les monstres Béhémoth et Léviathan, dont le cœur n'est autre que le Nom divin que tout homme porte en lui ».
Les animaux bibliques comme le Béhémoth et le Léviathan (grands monstres du Livre de Job) sont ainsi interprétés comme des images de nos forces instinctives primordiales : au terme de l’épreuve, Job découvre que le cœur de ces monstres est porteur du Nom divin, c’est-à-dire qu’en leur tréfonds réside une étincelle du sacré.
Lors d’une conférence, Annick de Souzenelle reprend ce point avec netteté : le Livre de Job met en scène une pédagogie où Dieu expose à Job ses animaux intérieurs, afin qu’il les intègre. Ce qui s’éprouve comme menace devient matière précieuse, et ces forces, d’abord vécues sur le mode du négatif, peuvent être transformées en lumière.
Cette guerre sainte que mène Job n’est pas une guerre contre ses péchés, mais bien avec ses énergies, il s’agit de danser avec chacune et de l’apprivoiser tour à tour.
Ici, on reconnaît le schéma jungien de l’intégration de l’ombre, où les contenus négatifs de la psyché, une fois confrontés et compris, deviennent une source de force et de renouvellement.
Cette symbolique animale traditionnelle, inscrite par exemple sur les façades de nos cathédrales, s’est effacée de notre mémoire moderne. Annick de Souzenelle invite à la redécouvrir, car nos aïeux y avaient codé les étapes de la transformation de l’homme.
Chaque bête sculptée renvoyait à un trait de caractère à purifier ou à un vice à convertir en vertu. Par ce langage imagé, de Souzenelle veut redonner du sens à nos combats intérieurs.
Il ne s’agit plus de refouler nos passions dans la honte ou la culpabilité, mais de les regarder en face, de reconnaître « les énergies de chacun de ces animaux et d’en intégrer le feu ».
D’ailleurs, de Souzenelle comme Jung insistent sur les effets cosmiques de ce travail : « le monde extérieur est l’objectivation du monde intérieur de l’humanité », note-t-elle.
Ainsi, en restaurant la terre intérieure de l’homme, on guérit aussi la planète, tandis que nos démons non maîtrisés contribuent au chaos du monde. Cette vision holistique donne tout son poids spirituel et éthique au concept d’« animaux intérieurs ».
| Animal | Énergie brute | Quand l’énergie se dérègle | Axe d’intégration | Image de transfiguration |
|---|---|---|---|---|
| Scorpion | Puissance de séparation, lucidité tranchante, intensité | Venin retourné contre soi ou l’autre, destructivité | Convertir le venin en force de mutation | Le venin devient médecine, l’instinct devient discernement |
| Autruche | Évitement, anesthésie, refus de voir | Indifférence irresponsable, fuite de l’épreuve | Ouvrir, consentir, entrer dans la légèreté de l’amour | La danse remplace l’enfouissement |
| Serpent | Force vitale basse, ruse, intelligence sinueuse | Mensonge, duplicité, parole qui rampe | Redresser, verticaliser, conduire la force vers le Verbe | Le serpent devient parole vraie, souffle créateur |
| Aigle | Vision, surplomb, connaissance | Inflation, ivresse de savoir et de pouvoir, oubli de l’éthique | Convertir la hauteur en humilité et en sagesse aimante | La vue devient service, la puissance devient conscience |
| Cheval | Libido, propulsion, ardeur | Emportement, compulsion, ravage du lien | Retrouver une maîtrise noble de l’énergie | L’ardeur devient élan spirituel, direction intérieure |
| Lion | Force royale, autorité, souveraineté | Impérialisme orgueilleux, domination | Devenir souverain intérieur juste et magnanime | La royauté devient droiture, protection, loi intérieure |
| Taureau | Force de travail, ancrage, matière | Appétit matériel, lourdeur possessive | Pacifier l’avoir, orienter la force vers l’œuvre | La puissance devient fécondité, endurance juste |
| Béhémoth | Masse instinctive, puissance primitive | Écrasement, inertie, toute-puissance brute | Contenir, assumer, donner forme | La force devient socle, tenue, stabilité incarnée |
| Léviathan | Chaos des profondeurs, tourbillon, pulsion océanique | Terreur, engloutissement, dissociation | Traverser le chaos, intégrer sans se perdre | Le gouffre devient profondeur, le monstre devient seuil |
| Âne | Portage, patience, endurance | Entêtement, lourdeur, refus de changer | Convertir la lourdeur en humilité active | Le porteur devient serviteur de l’essentiel |
| Renard | Intelligence rusée, stratégie, adaptabilité | Cynisme, manipulation, mental défensif | Mettre l’intelligence au service du cœur | La ruse devient finesse, ajustement, tact intérieur |
Annick de Souzenelle invite à aller au contact des forces qui nous emportent, puis à orienter leur énergie au lieu de la subir.
Une élève résume cette clinique de l’intérieur :
« les Animaux […] ce sont nos pulsions, nos émotions qui parfois nous embarquent. Nos démons intérieurs, en quelque sorte ».
Les affects et pulsions se tiennent souvent dans l’ombre de l’inconscient. Lorsqu’ils restent enfermés, ils continuent à agir, à durcir le caractère, à envahir les conduites, à ravager le lien.
Le premier pas tient en une visite lucide. Reconnaître ce qui monte, au moment où cela monte. Nommer l’évidence psychique, sans fard. Un rugissement intérieur peut se lire comme un lion réveillé. La nomination empêche la fusion. Elle redonne un bord. Elle rend possible une responsabilité.
Vient ensuite un dialogue intérieur. L’émotion devient messager. La question s’ouvre, simple, frontale : « Colère, que venez vous signaler. De quoi êtes vous le révélateur ». Ce type d’écoute rejoint, par affinité de méthode, l’exigence jungienne d’entrer en relation avec les figures intérieures, afin que l’énergie cesse d’être un destin et devienne une matière de conscience.
Le résultat attendu se mesure à une transformation concrète. Un affect demeure, l’agir change. Une force reste vivante, l’orientation s’ajuste. La psyché reprend sa verticale.
Certains témoignages issus de son enseignement prolongent ce travail au-delà de l’individu. Ils évoquent une économie de transmission, où ce qui reste opaque en soi se déplace vers les proches, parfois vers les descendants. D’autres lectures, plus spirituelles, utilisent un vocabulaire karmique. Le point clinique demeure : une ombre non travaillée circule, sous des formes diverses, et la pacification intérieure produit des effets dans la chaîne du vivant.
Le mythos revient aujourd’hui comme une langue de discernement, capable de relier l’expérience intérieure aux grandes images collectives, et Jean-François Alizon souligne précisément, à partir de Annick de Souzenelle et de Carl Gustav Jung, la portée structurante du langage symbolique face au seul langage dirigé.
Dans la clinique, cette orientation donne une règle simple et exigeante : le symbole agit quand il se laisse habiter, avec lenteur, tenue, et responsabilité de lecture. Sur le plan éthique, l’enjeu déborde le sujet : une transformation intérieure devient une responsabilité envers le monde, selon l’idée d’un cosmos intérieur à restaurer pour que la terre extérieure respire autrement.
Annick de Souzenelle lègue une œuvre profondément unitaire, où les intuitions de Jung trouvent un terrain d’application dans la mystique biblique. Influencée par Jung, elle a su aller au-delà d’une simple psychologie pour élaborer une véritable anthropologie spirituelle.
Son concept des animaux intérieurs en est un fleuron : il traduit en termes imagés et universels le combat intérieur de l’Homme, déchiré entre ses pulsions de l’ancien Adam et l’appel du Nouvel Adam divin en lui.
En puisant dans la sagesse des symboles, elle a rendu accessible à beaucoup un chemin de transformation personnelle, où intégrer son ombre rime avec grandir en humanité.
Son message résonne avec une acuité particulière aujourd’hui, à l’heure où l’équilibre psychique et écologique passe par la réconciliation avec nos parts enfouies.
Apprivoiser nos animaux intérieurs, c’est finalement laisser naître en nous cet Homme intérieur dont parlaient Saint Paul et les Pères, et que Jung identifiait au Soi : l’être unifié, pacifié, à l’écoute du divin en lui.
Un tel accomplissement est le but ultime que nous propose Annick de Souzenelle, en héritière moderne de Jung et des grandes traditions spirituelles.
Une auteure majeure de la lecture symbolique biblique, attentive au corps comme lieu d’accomplissement, et nourrie par la psychologie des profondeurs.
Le corps devient un texte vivant. Chaque organe, chaque zone, porte un sens à déchiffrer, avec une exigence de transformation.
Elle reprend la grammaire jungienne des images et des archétypes pour descendre dans les profondeurs, puis l’inscrit dans une visée de transfiguration.
Une traversée vers une plus grande totalité intérieure, tenue comme étape structurante avant l’horizon spirituel de la théose.
Une vocation de devenir, au sens orthodoxe : l’humain s’ouvre à une naissance plus grande que lui, corps et âme.
Des forces instinctives et émotionnelles, puissantes, souvent archaïques, qui demandent à être reconnues, nommées, orientées.
Nommer crée un bord. L’énergie cesse de gouverner dans l’ombre, elle devient matière de conscience et d’ajustement.
Une responsabilité intérieure et collective : restaurer un cosmos intime afin que l’action dans le monde gagne en justesse.
De Souzenelle, Annick. Le Symbolisme du corps humain. Paris : Albin Michel, 1991 (rééditions multiples). L'article s'appuie sur cet ouvrage pour détailler la structure séphirothique du corps et l'ontologie des énergies.
De Souzenelle, Annick. L'Égypte intérieure ou les dix plaies de l'âme. Paris : Albin Michel, 1991. Mentionnée implicitement pour la théorie des énergies psychiques et des animaux intérieurs.
Jung, Carl Gustav. Ma vie : Souvenirs, rêves et pensées. (Recueillis par Aniéla Jaffé). Paris : Gallimard. Référence utilisée pour le dialogue avec les figures intérieures (notamment Philémon).
Jung, Carl Gustav. Réponse à Job. Paris : Buchet/Chastel. Source citée concernant la problématique du mal et la notion de quaternité divine.
Dürkheim, Karlfried Graf. Le Corps propre ou le corps que l'on est. Référence utilisée pour distinguer le Körper (corps-objet) du Leib (corps-sujet).
Adler, Alfred. Cité dans l'article comme l'un des jalons structurants de la formation initiale d'Annick de Souzenelle avant sa rencontre avec l'œuvre de Jung.
Arigah (Association). « La valeur essentielle du Mythos ». (Source citée pour les propos de Souzenelle sur la dualité entre le « petit je » et le « grand Moi »).
Radio France (France Culture). « Angéologie : la figure de l'ange dans la culture et l'histoire des religions », émission Les Racines du ciel. Lien podcast.
YouTube. « L’Arbre des Sephiroth ». (Source visuelle utilisée pour illustrer la géographie de conscience du corps).
Pour prolonger cette réflexion sur l’alliance entre la psychologie des profondeurs et l’exégèse symbolique, l’écoute des entretiens accordés par Annick de Souzenelle au podcast Zeteo ouvre un espace de résonance rare. Zeteo se présente comme un site culturel d’édition et de diffusion de podcasts d’inspiration chrétienne, et son nom vient du grec ancien, « chercher pour trouver ».
Ces échanges peuvent nourrir, à votre rythme, le mouvement intérieur de △ Rectifier et l’appel de ⊙ Trouver, quand une parole juste travaille la matière vivante de l’existence.
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Bien chaleureusement,
Rachel
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