Cabinet Sophro Psy - Rachel Huber, Sophrologue et Psychopraticienne à Cap d'Ail.
La médium Elise Müller, alias Hélène Smith, aux côtés du psychologue Théodore Flournoy

Quand une psyché fabrique des mondes, et prépare un avenir

Ce texte appartient au Cabinet d’Œuvre de VITRIOL, un lieu où l’on travaille. Ici, l’histoire n’est jamais décorative. Elle sert de boussole.

Genève, fin du XIXᵉ siècle. Une femme, Catherine Élise Müller, entre en somnambulisme, parle des langues inventées (glossolalie), traverse des cycles entiers de visions. Un psychologue, Théodore Flournoy, observe, consigne, publie.
La question traverse encore nos pratiques : ces productions ont-elles une valeur prospective, au sens où Jung parle d’une anticipation de l’inconscient.
Vous allez voir une ligne simple : Flournoy décrit la fabrique, Jung éclaire la fonction, et la biographie de Müller montre une transformation réelle, visible, datable.

Qui est Catherine Élise Müller, qu'est-ce que Flournoy observe

Une vie réelle, tenue, puis une bascule

Catherine Élise Müller naît en 1861 à Martigny et meurt à Genève en 1929. Elle grandit dans une famille installée à Plainpalais à Genève et entre très tôt dans le monde du travail. Vers 1876, elle commence au magasin de soieries et nouveautés L. Badan et Cie, d’abord en apprentissage puis en emploi fixe. Cette vie est régulière, tenue, rythmée par le comptoir, les tissus, la ville.

Fin 1891, début 1892, elle s’intéresse au spiritisme dans un Genève où subsistent de nombreux cercles spirites. Le 20 février 1892, elle assiste à une première séance, puis sa réputation de médium se forme rapidement dans ces réseaux.

Le 9 décembre 1894, elle rencontre Théodore Flournoy lors d’une soirée spirite chez Auguste Lemaître, à Carouge. À partir de là, Flournoy s’engage dans une observation suivie de ses transes somnambuliques, qui aboutira à la publication d'une étude de cas unique : Des Indes à la planète Mars (1900).

Ces années concentrent l’essentiel de ce qui fera Élise Müller, sous le pseudonyme d'Hélène Smith, aux yeux du monde, avec ses grands “cycles” (martien, ultramartien, hindou, royal) et sa production graphique associée.

Sur le plan très concret, Élise continue pourtant à travailler au magasin, avec cette dualité devenue célèbre : vendeuse la semaine, médium le dimanche ou après le travail, tandis que la curiosité publique enfle.

Un détail biographique change tout. Vers 1900, l’Américaine Mary Jackson lui apporte un soutien financier durable, ce qui lui permet de quitter son emploi et de se consacrer davantage à ses productions.

Le laboratoire des séances

Flournoy décrit un dispositif régulier : un cercle, des observateurs, des comptes rendus, des tentatives de transcription. Ce cadre compte autant que les visions elles-mêmes. Il fournit une scène où l’imaginaire peut se stabiliser, se répéter, se perfectionner.

Ce qu’il voit, ce sont des états somnambuliques avec visions, dialogues, écritures, et glossolalies. Il traite cela comme un fait psychologique : automatisme, subliminal, cryptomnésie.

Encadré : À retenir en une minute

  • Une biographie simple, puis une célébrité spirite, puis une œuvre picturale.
  • Un dispositif de séances qui devient une scène de production psychique.
  • Flournoy observe et décrit avant de conclure.

Comment se fabrique un “savoir” en somnambulisme

La cryptomnésie, ou la mémoire qui revient masquée

Flournoy insiste sur un mécanisme simple : un fragment lu, entendu, aperçu, puis oublié au niveau conscient, peut revenir plus tard sous forme de “révélation”. La psyché restitue, transforme, dramatise. Le sujet vit cela comme un surgissement venu d’ailleurs.

Dans le cycle hindou, l’effet est puissant parce qu’il touche à des noms, des dates, une géographie, une atmosphère historique. Le roman semble documenté. Flournoy traque alors les sources possibles, au lieu d’adorer le mystère.

De Marlès, la “perle” et la fabrication du réel

Le passage décisif arrive quand Flournoy retrouve, dans un ouvrage de De Marlès (1828), des éléments proches de ceux que les séances produisent : Candragiri, 1401, Sivrouka Nayaca. Dans son propre texte, il lâche une phrase savoureuse, brutale, révélatrice : « Il y a parfois des perles dans un fumier ».

Le point clinique se lit ainsi. Un détail extérieur suffit parfois à aimanter une production somnambulique entière. Ensuite, l’imaginaire fait son travail : scènes, costumes, affects, relations, lettres, rituels. La source devient méconnaissable, parce que la psyché l’a digérée.

La mise en scène somnambulique, corps inclus

Dans les séances hindoues, Flournoy décrit un théâtre complet : postures, gestes rituels, changements de voix, dialogues, épisodes muets interprétés ensuite. Cette dimension corporelle compte pour comprendre la puissance de conviction. Le corps signe la scène. Le corps la rend “vraie” pour celui qui la vit.

Ce que Jung appelle la fonction prospective

Le rêve comme portrait vivant de la situation intérieure

Jung définit le rêve comme une auto-présentation spontanée, en forme symbolique, de la situation psychique inconsciente du moment.
Cette définition pose une exigence : le rêve parle la langue des images, et ces images travaillent un présent intérieur.

Prospective, une anticipation de direction

Dans la psychologie analytique, la fonction prospective désigne un fait précis : l’inconscient prépare une attitude future, il esquisse une direction, il met en scène une solution possible, parfois avant que le Moi ne la voie clairement.

Cette prospective ne transforme pas les images en vérités objectives sur le monde extérieur. Elle leur donne une valeur psychologique : elles travaillent l’orientation de la vie, le devenir d’un sujet, la maturation d’un choix.

Encadré : À retenir en une minute

  • Jung lit les images comme des régulateurs de la vie psychique.
  • La prospective concerne une direction intérieure, pas une preuve paranormale.
  • Elle devient utile quand elle aide à orienter une existence.

Le cas Müller à la lumière de Jung, trois niveaux de prospective

Un essais sur le sens

Prospective d’existence : quitter une vie, en prendre une autre

La biographie montre un passage : vendeuse à Genève, puis figure publique, puis peintre. La rente de Mary Jackson joue un rôle matériel, et l’orientation intérieure paraît déjà là : produire, dessiner, écrire, peindre.

  • Dans une lecture jungienne, les cycles somnambuliques fonctionnent comme une pré-formation : la psyché invente une scène où la personne devient “autre”, endosse des rôles, traverse des rites, vit des destins.
  • Cette plasticité annonce une métamorphose biographique : une vie centrée sur l’œuvre, sur l’image, sur le symbolique.

Prospective de forme : du roman visionnaire à l’œuvre picturale

  • Après la période la plus observée par Flournoy, Müller développe une production picturale, souvent religieuse, notamment autour du Christ. On passe d’une scène collective de séance à une scène plus intime : atelier, tableau, composition.
  • La prospective, ici, peut se lire comme un déplacement du médiumnique vers l’œuvre. La psyché, au lieu de seulement “donner des messages”, fabrique une forme durable.

Prospective de sens : de l’exotisme au sacré

  • Le cycle hindou met en scène le rite, la destinée, l’alliance, la mort, la survie symbolique. Le cycle martien met en scène une altérité radicale et une langue. Plus tard, l’iconographie religieuse concentre l’énergie sur une figure centrale et une gravité spirituelle.
  • Dans une lecture jungienne, cette trajectoire ressemble à une recherche d’axe : l’image cherche un centre. Elle passe par l’ailleurs, puis elle revient vers une représentation du sacré plus universelle et plus stable.

Ce que vous pouvez observer, chez vous, sans vous perdre

Loin des salons et des séances de spiritisme, vous n’avez pas forcément besoin de transe pour rencontrer l’inconscient. Vous avez déjà des portes plus quotidiennes : rêves, imaginations spontanées, associations d'idées, mouvements du corps.

Ce que vous pouvez ressentir

  • Des images qui reviennent avec insistance, parfois pendant des périodes de changement.
  • Une émotion disproportionnée, qui s’accroche à un détail, à un lieu, à une figure.
  • Un scénario intérieur qui s’organise en “roman”, avec une logique propre.
  • Un passage du mental au corps : gorge serrée, souffle court, fatigue soudaine, élan inhabituel.

Ce qui aide réellement, tout de suite

  1. Noter et dater
    Écrivez trois lignes. Image dominante. Affect dominant. Situation de vie du moment.
  2. Chercher la question du présent
    Quelle décision attend. Quel deuil travaille. Quel lien demande une rectification.
  3. Donner une forme simple
    Un croquis. Une phrase courte. Un titre. Une forme minimaliste suffit. Le but tient dans l’accueil et l’orientation, pas dans la performance.

Quand demander un avis médical

Encadré : Signaux d’alerte

Prenez avis médical rapidement si vous observez :

  • une privation de sommeil prolongée avec agitation inhabituelle
  • des voix ou visions envahissantes qui commandent des actes
  • une mise en danger, une impulsivité inhabituelle, des dépenses incontrôlées
  • une désorganisation nette du quotidien, avec perte de repères
  • une consommation de substances associée à ces phénomènes

Ces critères restent observables. Ils protègent. Ils évitent la confusion entre travail psychique et désorganisation.

Une boussole pour la suite

Le cas Müller montre une chose nette : l’inconscient peut fabriquer une scène plus vaste que la conscience, et cette scène peut préparer une transformation réelle, visible, incarnée.
Flournoy donne la méthode pour lire la fabrication. Jung donne une langue pour lire la direction.

Dans vos vies, cela ouvre VITRIOL.

  • Visiter l’image et l’affect, avec discipline.
  • Rectifier l’attitude, en reliant l’image à la vie réelle.
  • Trouver un axe, une décision, un geste, un travail.

Bibliographie

  1. ARVEILLER, Jacques (éd.), 2008, Psychiatries dans l’histoire, Caen, Presses universitaires de Caen, doi:10.4000/15kvf.
  2. BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, 2023, Élise Müller, médium, artiste. Guide de visite, Genève, Bibliothèque de Genève, PDF en ligne.
  3. BOBON, Jean, 1952, Introduction historique à l’étude des néologismes et des glossolalies en psychopathologie, Paris, Masson.
  4. CIFALI, Mireille, 1988, « La fabrication du martien : genèse d’une langue imaginaire », Langages, 23e année, n° 91, p. 39-60, doi:10.3406/lgge.1988.2116.
  5. CIFALI, Mireille, 2004, « À propos de la glossolalie d’Élise Müller, et des linguistes, psychologues, qui s’y intéressèrent », dans PUECH, Christian (dir.), Linguistique et partages disciplinaires à la charnière des XIXe et XXe siècles : Victor Henry (1850-1907), Louvain-Paris-Dudley, Peeters, p. 321-333.
  6. CLAPARÈDE, Édouard, 1921, « Théodore Flournoy, sa vie et son œuvre (1854-1920) », Archives de psychologie, t. 18, p. 1-124.
  7. DÉLÉAGE, Pierre, 2018, « Écritures martiennes. André Breton, Victor Hugo, Hélène Smith », Terrain, n° 70, p. 20-37, doi:10.4000/terrain.17079.
  8. DEONNA, Walter, 1932, De la planète Mars en Terre sainte : art et subconscient, un médium peintre, Hélène Smith, Paris, E. de Boccard.
  9. DE MARLÈS, Louis-Marie, 1828, Histoire de l’Inde, Paris, Emler frères.
  10. ENGELS, Huub, 2008, « Understanding the glossolalia of Hélène Smith, the famous spiritist medium », dans ARVEILLER, Jacques (éd.), Psychiatries dans l’histoire, Caen, Presses universitaires de Caen, p. 141-148, doi:10.4000/15kuc.
  11. FLOURNoy, Théodore, 1900, Des Indes à la planète Mars : étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Paris, Félix Alcan.
  12. FLOURNoy, Théodore, 1901, « Nouvelles observations sur un cas de somnambulisme avec glossolalie », Archives de psychologie, t. 1, p. 101-255.
  13. FLOURNoy, Théodore, 1983, Des Indes à la planète Mars : étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie (rééd.), Paris, Seuil.
  14. FLOURNoy, Théodore, 1994, From India to the Planet Mars: A Case of Multiple Personality with Imaginary Languages, Princeton, Princeton University Press, éd. Sonu Shamdasani.
  15. HENRY, Victor, 1901, Le langage martien, Paris, Maisonneuve.
  16. JUNG, Carl Gustav, 1902, Zur Psychologie und Pathologie sogenannter okkulter Phänomene. Eine psychiatrische Studie, Leipzig, Mutze.
  17. KRAEPELIN, Emil, 1906, Über Sprachstörungen im Traume, Leipzig, Wilhelm Engelmann.
  18. YAGUELLO, Marina, 1984, Les Fous du langage. Des langues imaginaires et de leurs inventeurs, Paris, Seuil.

Rachel Huber, psychothérapeute et sophrologue au Cabinet Sophro~Psy à Cap d'Ail – Signature et expertise clinique

Bien chaleureusement,
Rachel

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Portrait de Rachel Huber, psychopraticienne au Cabinet Sophro-Psy, en format circulaire pour signature de blog.
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Pour que la compréhension devienne une force vivante, il faut parfois franchir le seuil de la rencontre.
Je vous accueille pour incarner ce que vous pressentez ici : un passage de la théorie à l'expérience, de la réflexion au soin, dans la justesse d'une présence engagée à vos côtés.

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Praticienne en psychothérapies, sophrologue, psychosomaticienne
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