Au tournant du XXe siècle, la psychologie des profondeurs se construit comme un laboratoire : observer, décrire, comparer, puis avancer une hypothèse qui tient. Pour un lecteur néophyte, deux noms suffisent à ouvrir la porte : Théodore Flournoy et Carl Gustav Jung.
Encadré, repères de dates
Le fil de cet article reste simple : Flournoy aide Jung à comprendre la puissance créatrice de l’inconscient. Jung ajoute une idée décisive : cette puissance oriente.
C’est ici que la question du symptôme se transforme : il devient un langage, puis une boussole.
À l’époque, ces récits de transes circulent dans un climat de fascination. Le « merveilleux » attire, inquiète, intrigue. Flournoy garde l’étonnement, puis il choisit une discipline : comprendre comment la psyché fabrique ses mondes. Jung reçoit cet héritage, puis il en tire une conséquence clinique : une fabrication intérieure peut porter une intention, et cette intention oriente la vie.
⊕ Visiter : le laboratoire de l’imaginaire créateur
En 1900, Flournoy publie Des Indes à la planète Mars. Il y étudie Hélène Smith.
Pour que le lecteur sache de qui il est question, arrêtons-nous une minute sur Hélène Smith. Derrière ce nom, il y a une femme, une vie à Genève, et une rencontre décisive avec Flournoy.
Hélène Smith est le pseudonyme de Catherine Élise Müller (1861-1929). Elle vit à Genève, travaille comme vendeuse dans un commerce de soieries, et fréquente dès le début des années 1890 des cercles spirites où l’on pratique les séances et l’écriture automatique. Dans ce cadre, elle entre en transes somnambuliques et produit des récits très construits, avec des personnages, des décors, parfois une écriture et une langue inventées. Elle dessine aussi, ce qui donne à ses productions une épaisseur concrète, presque documentaire.
Flournoy la rencontre le 9 décembre 1894, lors d’une séance chez Auguste Lemaître. À partir de là, il suit le phénomène de près, assiste aux séances, prend des notes, recueille des textes et des dessins. Il observe surtout une organisation interne stable, ce qu’il appellera ensuite des « cycles ». Pour comprendre l’un des plus célèbres, le « cycle martien », il fait analyser la langue dite « martienne » par le linguiste Ferdinand de Saussure, ce qui ancre encore davantage son enquête dans un cadre scientifique.
Sur la durée, il est utile d’être précis. Flournoy rencontre Catherine Élise Müller le 9 décembre 1894, travaille avec elle de 1894 à 1898, et construit son livre sur six années d’observation des séances, jusqu’à la parution en 1899, l’ouvrage portant la date 1900 sur la page de titre.
Cette observation au long cours permet à Flournoy de repérer une organisation interne stable dans les transes. Flournoy remarque aussi que ces productions s’organisent en ensembles cohérents. Il appelle ces ensembles des cycles.
Un cycle, c’est un ensemble cohérent de productions. Il y a un décor, des scènes qui reviennent, des personnages identifiables, parfois une écriture, parfois une langue.
Autrement dit, la transe ne produit pas des fragments au hasard. Elle construit un monde avec ses règles, comme si l’imaginaire cherchait à se donner une forme stable pour se dire.
Flournoy décrit ainsi plusieurs cycles chez Catherine Müller / Hélène Smith, dont le plus célèbre reste le cycle martien. Ce point intéresse Jung, parce qu’il montre déjà une idée essentielle : l’inconscient organise. Il rassemble, il relie, il compose. Il travaille comme un atelier.
Dans cette phase de visite des profondeurs, Flournoy identifie alors le phénomène de la cryptomnésie.
La cryptomnésie désigne un phénomène facile à saisir. La psyché enregistre des informations en dehors du champ conscient : lectures, images, conversations, détails perçus sans attention. Plus tard, ces matériaux reviennent réorganisés, transformés, mis en scène. Le sujet éprouve une forte impression de nouveauté, et pourtant la nouveauté s’appuie sur des traces anciennes redevenues invisibles.
Pourquoi ce concept compte-t-il autant ? Parce qu’il montre une chose avec clarté : l’inconscient travaille la matière du vécu et la change en images. Il agence, il compose, il fabrique des formes.
Flournoy apporte ainsi à Jung une première preuve concrète : l’imaginaire possède une autonomie de production.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, cela se comprend vite. Un rêve insiste. Une image revient. Un scénario intérieur se répète. Souvent, l’inconscient assemble traces du vécu, émotions, lectures, impressions, puis il produit une forme qui parle.
Dans cette phase ⊕ Visiter, l’objectif reste simple : apprendre à observer. Décrire les images avec précision, repérer leur cohérence, rester proche du phénomène. Flournoy transmet une méthode. Jung reçoit une leçon : l’inconscient crée.
△ Rectifier : du passé vers la direction
Une confusion surgit souvent : Flournoy et Jung semblent prendre des chemins différents. La filiation se comprend avec une formule pédagogique : Flournoy éclaire le mécanisme de fabrication, Jung travaille la direction.
En 1902, Jung soutient sa thèse : Psychologie et pathologie des phénomènes dits occultes. Il s’appuie sur des séances menées avec sa cousine Hélène Preiswerk, décrite sous les initiales S.W.
Hélène naît en 1881. Jung observe ses séances alors qu’elle a quinze ans et demi.
Sur la chronologie, trois datations existent et elles se citent avec précision :
Sur le plan du dispositif, Jung décrit une pratique simple et très concrète :
Dès les premières séances, des figures de défunts apparaissent, en particulier le pasteur Samuel Preiswerk, présenté comme le grand-père de la médium ; Jung, dans la version publiée, garde sous silence le lien familial et traite l’ensemble comme un matériel d’observation psychologique.
C’est dans ce cadre que surgit, plus tard, une figure comme Ivenes. Dans ces phénomènes, une « personnalité » peut apparaître comme une figure intérieure autonome. Elle parle avec un ton distinct, elle porte une vision personnelle, elle propose un style de pensée. On peut y voir, déjà, une préfiguration de l'élaboration du Livre Rouge.
Cela intéresse Jung pour une raison décisive : ces productions ne se réduisent pas à du passé remué, elles peuvent aussi porter une forme d’orientation, comme une esquisse de maturité psychique en train de se chercher.
Là encore, le cadre est celui d’états modifiés de conscience, avec des personnages intérieurs qui émergent.
Le mot téléologie vient de telos, le but. Une lecture téléologique considère que certaines productions de l’inconscient orientent vers une finalité psychique : maturation, intégration, transformation. Jung conserve la causalité, puis il ajoute la finalité. Le passé compte. La direction compte aussi.
La rectification se formule alors ainsi : une manifestation insolite peut porter une fonction d’orientation. Ivenes agit comme une anticipation, un modèle intérieur de maturité psychique. La figure se présente comme une proposition de devenir.
Pour rendre cela concret, imaginez une boussole : elle indique une direction au moment où l’on se perd. Une production de l’inconscient, dans cette perspective, signale un axe possible et une correction de cap.
Dans la clinique du quotidien, on repère cette dynamique quand une angoisse surgit au moment d’un choix, quand un rêve insiste sur une limite, quand une tension corporelle revient dans une situation précise.
La question devient praticable : vers quoi le psychisme cherche-t-il à se réorganiser ? Quelle étape réclame une forme nouvelle ?
Cette phase △ Rectifier a une conséquence majeure : le symptôme prend une valeur d’orientation. Il invite à un travail d’élaboration et à une traduction dans la vie.
⊙ Trouver : la fonction prospective et le chemin d’individuation
Quand Jung développe la psychologie analytique, il nomme plus clairement ce que cette filiation a rendu possible : la fonction prospective de la psyché. Le terme « prospective » indique une capacité d’orientation vers un futur psychique. L’inconscient propose des images qui préparent une étape.
Trouver, ici, signifie deux choses précises. Trouver le sens d’une manifestation psychique : comprendre ce qu’elle cherche à accomplir dans la vie du sujet. Trouver un axe : une manière de se tenir dans l’existence avec plus de cohérence.
C’est là que le processus d’individuation entre en scène.
L’individuation décrit un mouvement de la vie psychique vers une totalité plus intégrée. Ce mouvement réclame l’accueil de parts restées en marge, l’élaboration des conflits, l’intégration des opposés, puis une synthèse vivante. Jung nomme le centre organisateur de ce processus : le Soi.
Le Soi, dans ce cadre, représente la totalité psychique comme principe d’unification. Le Moi garde sa fonction de conscience et de choix. Le Soi indique une direction plus vaste, une cohérence qui dépasse les ajustements immédiats.
Ainsi, la fonction téléologique du symptôme devient très lisible. Le symptôme attire l’attention sur un manque d’intégration, sur une vérité intérieure qui cherche une place, sur une étape qui réclame une forme nouvelle. Son sens se cherche dans la dynamique globale du sujet. Cela peut s'élaborer à l’intérieur d’une relation psychothérapeutique qui tient.
Nous arrivons au point d’application. Cette filiation entre Flournoy et Jung reste une discipline de lecture de soi.
La transmutation du sens au cœur des Chemins de VITRIOL
La filiation Flournoy-Jung se résume ainsi : Flournoy montre comment l’inconscient fabrique, Jung montre comment il oriente. De là naît une lecture du symptôme comme langage et comme boussole.
Les Chemins de VITRIOL prennent alors leur portée : visiter l’étrange, rectifier l’orientation intérieure, trouver un axe plus vaste. La transmutation du sens se produit quand l’image devient compréhension, puis engagement dans la vie.
Ce concept ouvre une vraie filiation d’idées autour du caché.
Flournoy montre une mémoire cachée qui revient en récit, Abraham et Torok montrent un secret enclavé qui revient en effets.

Bien chaleureusement,
Rachel
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