Cabinet Sophro Psy - Rachel Huber, Sophrologue et Psychopraticienne à Cap d'Ail.

« Être bien dans sa peau »

L’expression est familière. Elle désigne pourtant une expérience psychique fondamentale : se sentir suffisamment rassemblé, protégé et distinct du monde extérieur pour pouvoir habiter son corps, reconnaître ses émotions et entrer en relation sans se perdre.

Le psychanalyste français Didier Anzieu a donné une profondeur théorique à cette intuition en élaborant le concept de Moi-peau. Il ne désigne ni la peau biologique ni une structure anatomique. Il s’agit d’une figuration psychique par laquelle le sujet se représente son Moi comme une enveloppe capable de contenir ses expériences intérieures.

Cette enveloppe se constitue progressivement à partir des premières expériences corporelles et relationnelles : être porté, touché, regardé, nourri, entouré de paroles et protégé contre des excitations trop intenses.

Lorsque ses éprouvés rencontrent une réponse suffisamment ajustée, l’enfant trouve peu à peu des appuis pour les reconnaître et leur donner une forme psychique.

Je propose ici de mettre en regard le Moi-peau de Didier Anzieu et le vase alchimique étudié par Carl Gustav Jung, afin d’interroger, dans deux registres distincts, la place du contenant dans la vie psychique.

Cinq fonctions du Moi-peau

Anzieu construit son modèle à partir d’une analogie entre les fonctions de la peau et celles du Moi. Cette enveloppe psychique participe à la délimitation d’un espace intérieur tout en permettant les échanges avec le monde extérieur.

Dans Le Moi-peau (1985), Anzieu distingue neuf fonctions. Nous en retiendrons ici cinq pour leur intérêt dans la compréhension clinique.

1. La fonction de maintenance

Le Moi-peau contribue au sentiment de tenir intérieurement. Anzieu rattache cette fonction à l’intériorisation du holding décrit par Winnicott : l’expérience d’être porté et soutenu corporellement participe à la constitution d’un appui psychique interne.

Cet appui soutient le sentiment de continuité et de solidité du sujet. Lorsqu’il est fragilisé, certaines tensions peuvent s’accompagner d’une impression de ne plus parvenir à se maintenir psychiquement, voire d’une crainte de désorganisation.

2. La fonction de contenance

Le Moi-peau offre un espace intérieur dans lequel les sensations, les émotions, les pensées et les images peuvent être accueillies. Chez Anzieu, cette fonction s’étaye sur les premières expériences de soins corporels et les réponses apportées aux éprouvés du nourrisson, en lien avec le handling décrit par Winnicott.

Une émotion contenue ne signifie pas une émotion réprimée. Elle peut être éprouvée sans envahir tout l’espace psychique. Elle peut progressivement devenir pensable, puis être mise en mots.

Cette fonction rejoint la question plus large du processus de subjectivation : comment devenir le sujet de ce que l’on ressent, plutôt que de demeurer soumis à des éprouvés sans forme ni représentation.

3. La fonction de pare-excitation

Tout ne peut pas entrer dans la psyché avec la même intensité.

Le Moi-peau joue un rôle de filtre. Il protège le sujet contre un afflux trop important de stimulations. Chez Anzieu, cette fonction s’étaye d’abord sur la protection assurée par l’entourage du nourrisson, avant d’être progressivement intériorisée.

Cette protection n’est pas une fermeture au monde. Elle rend possible une ouverture ajustée.

Lorsque cette fonction est fragilisée, certaines stimulations sensorielles ou sollicitations relationnelles peuvent être vécues comme envahissantes. Ces manifestations doivent cependant être comprises dans le contexte psychique singulier du sujet.

4. La fonction d’individuation

Le Moi-peau participe à la différenciation entre soi et l’autre et soutient le sentiment d’être un être unique. Anzieu prend appui sur les caractéristiques singulières de la peau pour décrire cette fonction.

Elle contribue à la possibilité de reconnaître : « ceci m’appartient », « cela vient de l’autre », « je peux être en relation sans me confondre avec lui ».

Cette fonction soutient la construction de limites psychiques suffisamment souples. L’enjeu réside dans la possibilité d’une frontière vivante, capable de protéger tout en permettant l’échange.

5. La fonction d’inscription des traces sensorielles

La peau est à la fois une frontière et une surface de rencontre.

Chez Anzieu, le Moi-peau participe à l’inscription des traces sensorielles, particulièrement tactiles, issues des expériences corporelles et relationnelles. Ces traces contribuent à la constitution de l’histoire psychique du sujet, sans être nécessairement conscientes ou immédiatement représentables.

Dans le travail psychique, certaines de ces expériences peuvent progressivement trouver une forme, être reliées à des représentations et prendre sens dans l’histoire personnelle.

Quand certaines fonctions du Moi-peau se fragilisent

Une fragilité de certaines fonctions du Moi-peau ne constitue pas un diagnostic. Il s’agit d’une hypothèse clinique permettant d’éclairer certaines manières de vivre son corps, ses émotions et ses relations.

Le sujet peut notamment éprouver :

  • un sentiment persistant de vide intérieur ;
  • une impression d’être envahi par les émotions ou les réactions d’autrui ;
  • une sensation de discontinuité ou de morcellement intérieur ;
  • une difficulté à éprouver des limites corporelles et psychiques suffisamment stables.

Ces manifestations ne sont pas spécifiques à une fragilité du Moi-peau. Leur compréhension exige de prendre en compte l’histoire singulière du consultant, son organisation psychique et les circonstances dans lesquelles elles apparaissent.

Une vignette clinique : lorsque le corps cherche un appui

Servane, prénom modifié, était âgée de quinze ans lorsqu’elle a commencé son accompagnement. Certains éléments de cette vignette ont également été remaniés afin de préserver sa confidentialité.

Elle éprouvait de grandes difficultés à exprimer ses émotions. Elle disait se sentir « tendue partout dans son corps ». Durant les silences, j’observais qu’elle se pinçait le dos de la main, y enfonçant parfois ses ongles presque jusqu’au sang. La parole semblait alors difficilement accessible.

Après plusieurs mois de rencontres, je lui ai proposé une séance de relaxation sophrologique. Durant l’exercice, j’ai observé un relâchement progressif de son visage. Mais au moment de la reprise, elle s’est mise à pleurer intensément. Elle a pu dire ensuite qu’elle s’était sentie terriblement seule et qu’elle avait eu peur.

Dans l’après-coup, j’ai considéré que cette expérience avait été proposée trop tôt au regard de ses capacités du moment à soutenir l’attention portée à ses éprouvés internes.

Les gestes exercés sur sa main pouvaient évoquer une tentative de trouver un appui sensoriel face à des affects difficilement contenables. Cette hypothèse ne pouvait toutefois être déduite du geste lui-même.

Le travail psychothérapeutique nécessitait avant tout la continuité d’une relation suffisamment fiable et contenante, dans laquelle ses éprouvés pourraient progressivement trouver une forme et, lorsque cela deviendrait possible, être mis en mots.

Moi-peau et vase alchimique : une lecture comparative

Didier Anzieu n’a pas élaboré le Moi-peau à partir de la psychologie jungienne. Carl Gustav Jung, de son côté, n’a pas formulé de théorie équivalente au Moi-peau.

Le rapprochement proposé ici relève donc d’une lecture comparative.

Anzieu décrit la constitution développementale d’une enveloppe psychique à partir des expériences corporelles et relationnelles précoces. Jung examine notamment les représentations symboliques du contenant dans son interprétation psychologique des images alchimiques.

Leur rapprochement permet d’explorer la place du contenant dans la vie psychique, en distinguant la fonction psychique décrite par Anzieu et la portée symbolique des images étudiées par Jung.

Le temenos : délimiter un espace protégé

Dans l’Antiquité grecque, le temenos était un espace délimité et consacré, séparé du territoire ordinaire.

Dans Psychologie et Alchimie, Jung interprète l’image d’un serpent traçant un cercle autour d’un rêveur comme la constitution d’un espace protégé, un temenos, à partir duquel la rencontre avec l’inconscient devient moins menaçante.

Dans la relation psychothérapeutique, le cadre peut remplir une fonction comparable.

La régularité des séances, la confidentialité, la continuité de la présence et la stabilité des règles créent un espace distinct de la vie quotidienne. Ce cadre soutient la possibilité de déposer une parole, de laisser apparaître un affect et de traverser une expérience sans être immédiatement contraint d’agir.

Dans la lecture comparative proposée ici, le temenos éclaire la fonction protectrice du cadre psychothérapeutique. Il peut être rapproché de certaines fonctions du Moi-peau, notamment la contenance et la délimitation, tout en distinguant cet étayage relationnel externe des fonctions psychiques intériorisées décrites par Anzieu.

Le vas alchimique : un contenant pour les opposés

Le temenos évoque la délimitation d’un espace protégé. Avec le vas alchimique, l’attention se porte sur ce qui peut être maintenu à l’intérieur d’un contenant, notamment lorsque des éléments opposés demeurent en tension.

Dans l’alchimie, le vas est le récipient dans lequel se déroulent les opérations sur la matière. Le vase hermétique est notamment représenté comme un contenant clos, destiné à maintenir les substances durant leur transformation.

Dans Psychologie et Alchimie, Jung souligne que le vas Hermetis possède une portée symbolique qui dépasse sa fonction matérielle. Associé à la prima materia et à la pierre philosophale, il peut être représenté comme une matrice où quelque chose prend forme.

Jung rapproche également, dans son interprétation d’un rêve, une caverne du vase alchimique contenant des opposés en conflit. Cette image permet de penser un espace dans lequel des éléments contradictoires demeurent en présence.

Dans la lecture clinique proposée ici, le vas peut éclairer la possibilité de soutenir des affects ou des mouvements psychiques en tension, sans précipiter leur résolution. Cette capacité d’élaboration dépend toutefois des appuis psychiques du sujet et de ce que le cadre psychothérapeutique peut contenir.

La contenance dans la relation psychothérapeutique

Lorsqu’une personne se sent psychiquement menacée, envahie ou désorganisée, une interprétation prématurée peut être vécue comme une intrusion supplémentaire.

Le travail psychothérapeutique demande alors de tenir compte des capacités de contenance du consultant et de son rythme d’élaboration. L’accueil des éprouvés et leur mise en relation progressive peuvent précéder une interprétation plus approfondie.

Le cadre comme étayage externe

Le cadre psychothérapeutique peut constituer un appui lorsque le consultant éprouve des difficultés à contenir certains affects ou à leur donner une représentation.

Cette fonction repose aussi sur la manière dont le psychopraticien accueille les manifestations affectives, respecte les défenses et ajuste ses interventions. La colère, l’angoisse ou le silence peuvent ainsi trouver une place dans la relation, sans que leur signification soit immédiatement recherchée.

Au fil du travail, cette expérience relationnelle peut favoriser l’intériorisation de nouveaux appuis psychiques. Le consultant développe alors progressivement ses propres possibilités de contenir et d’élaborer certains éprouvés.

Les médiations psychocorporelles

Dans ma pratique, la relaxation sophrologique peut soutenir ce travail en proposant une attention progressive aux appuis corporels, aux sensations, à la posture et aux variations du tonus musculaire.

Ces propositions sont adaptées à la manière dont le consultant peut accueillir son expérience corporelle. La vignette précédente montre qu’un relâchement musculaire observable peut s’accompagner d’une angoisse intense. L’attention portée au corps demande donc elle aussi du discernement et un ajustement au rythme du sujet.

Le travail sur les limites et les contours corporels ne nécessite pas de toucher physiquement la peau. Les sensations de contact avec le fauteuil ou le sol peuvent déjà constituer des supports d’attention. Lorsque cela devient possible, les éprouvés rencontrés pendant l’exercice peuvent être repris dans la parole et mis en relation avec l’expérience psychique du consultant.

Cette articulation entre corps et psyché est également développée dans mon approche de la psychothérapie psychosomatique intégrative et de la sophrologie existentielle.

Cette attention aux appuis corporels et relationnels ne résume toutefois pas l’ensemble du travail psychothérapeutique, qui engage aussi la manière dont le sujet se différencie et entre en relation avec sa vie intérieure.

L’individuation selon Anzieu et Jung : deux registres

La fonction d’individuation décrite par Anzieu contribue à la différenciation entre soi et autrui. Chez Jung, l’individuation engage un processus plus vaste, qui concerne les relations entre le Moi conscient et les contenus inconscients de la personnalité.

Ces deux processus ne suivent pas une succession obligatoire. Dans le travail psychothérapeutique, la consolidation des appuis psychiques peut accompagner l’émergence de conflits, de rêves ou d’images dont le sujet commence à reconnaître la portée personnelle.

La possibilité d’élaborer ces expériences dépend de la manière dont elles sont éprouvées et des capacités du consultant à les relier à sa propre histoire. Le cadre psychothérapeutique peut soutenir ce travail, à condition de respecter les défenses et les possibilités de symbolisation du sujet.

Être dans sa peau pour rencontrer son âme

Dans l’expérience de Servane, le relâchement musculaire ne s’accompagnait pas encore d’une capacité à accueillir l’angoisse survenue au moment de la reprise. Cette observation rappelle qu’un éprouvé corporel ne devient pas, de lui-même, une expérience psychiquement élaborable. La continuité du cadre et la qualité de la relation peuvent offrir des appuis pour que certaines sensations deviennent progressivement reconnaissables, puis pensables.

Le rapprochement avec le vase alchimique trouve ici son intérêt et sa limite : il donne une image de la tension qu’il peut parfois être nécessaire de soutenir, sans décrire le mécanisme de sa transformation.

Être bien dans sa peau pourrait alors signifier habiter ses éprouvés sans en être constamment débordé et commencer à leur donner une place dans son histoire. Une rencontre plus profonde avec sa vie intérieure devient possible à mesure que cette capacité se développe.

Poursuivre la lecture

Bibliographie

Voir les références bibliographiques

  • Anzieu, Didier. Le Moi-peau. Paris : Dunod, 1985. Deuxième édition revue et augmentée, 1995 ; réédition Dunod, 2023.
  • Chabert, Catherine, Dominique Cupa, René Kaës et René Roussillon (dir.). Didier Anzieu : le Moi-peau et la psychanalyse des limites. Toulouse : Érès, 2007, collection Le Carnet psy. Réédition, 2018
  • Consoli, Sylvie G. « Le moi-peau ». médecine/sciences, 2006, vol. 22, n° 2, p. 197-200. Lire l’article sur Inserm. DOI : 10.1051/medsci/2006222197.
  • Jung, Carl Gustav. Psychologie et Alchimie. Traduction de Henry Pernet et Roland Cahen. Paris : Buchet-Chastel, 1970. Voir également Psychology and Alchemy, Collected Works, vol. 12, deuxième édition révisée, Princeton University Press, 1968. Présentation par l’IAAP.
  • Winnicott, Donald W. Processus de maturation chez l’enfant : développement affectif et environnement. Traduction de Jeannine Kalmanovitch. Paris : Payot, 1970.

Si cette réflexion fait écho à votre expérience et que vous souhaitez entreprendre un travail psychothérapeutique, vous pouvez découvrir mon approche ou me contacter pour envisager un accompagnement.

Portrait de Rachel Huber, psychopraticienne au Cabinet Sophro-Psy, en format circulaire pour signature de blog.
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